lundi 25 février 2008

ECRIRE


L’écriture est vampirique.
C’est un besoin viscéral, une addiction perverse.
Les yeux douloureux de ne pas voir les maux écrits ;
Les mains crispées de ne pas tenir les rennes de l’imaginaire.
La nuque raidie au dessus du blanc avide de la page.
L’esprit créatif, vorace, qui hurle aux tréfonds du vide…
Faire quelque chose de tout ça,
Peindre une litanie de mots en deuil,
Obscurcir les lumières fades du quotidien
Toujours un peu plus.
Trier ses tripes sur la feuille,
Ecarter l’anodin ou l’assaisonner de génie en poudre ;
Jeter les sentiments calcinés par-dessus l’autre bord.
Et recommencer,
Encore,
Tous les jours quelque chose à dire,
A écrire…
Quelque chose à imaginer,
A analyser,
A découper,
A taillader…
Et le servir froid, revu et réanimé.
Trop de chaleur tuerait le style.
Le compagnon de misère du fond et de la forme ;
Il faut apprendre à le préserver, l’honorer,
Ce fantôme muet, cet ange gardien attendu.
L’inspiration en panne,
On peut toujours tricher un peu…
C’est beau la forêt,
C’est nul la guerre, le racisme…
Allo le style ? La forme est chez toi ?
Rappliquez dare-dare, il faut que j’écrive un truc !
Vite !
J’ai mal !
Il faut que ça sorte !
Le stylo au fond de la gorge
Penchée au-dessus de la page,
Une ultime douleur, dernier spasme mêlé de sang…
La pieuvre qui dort en mon crâne crache son encre.
Et je peux la lire.
C’est moi ce vide noir qui grouille sur la page.
C’est moi…
Ce n’est que moi.

Les pays verrouillés

Papa a posé un verrou sur la porte de ma chambre.
A l’intérieur.
Parce qu’il me savait furtive dans le monde des grands.
Fugace comme un regard timide,
Comme l’ombre d’un moineau sur le béton armé…
Dès lors, cette chambre devint hermétique.
Aucun regard humain ne pu y pénétrer.

Personne ne me voyait quand je saignais dans l’encrier.
Personne pour me juger quand je peignais ces corps à nus.
Personne d’autre que moi pour me regarder en face…
Et personne pour m’entendre renifler mes sanglots.

Mais j’entendais le monde grouiller derrière la porte…
Ces petits cris stridents, ces éclats de rire graves.
Et je les abhorrais.
Ils m’étaient étrangers, interdits de facto.
Seule avec cette colère qui fait grincer les crocs
Des petits animaux de mon espèce têtue.
« Puisqu’on ne peut rien en faire, autant la remiser. »

J’étais donc ce bocal de fruits aigres au placard.
Réfugiée tout en haut des étagères humides.
De ceux qu’on laisse vieillir avant de les goûter.
Ou bien qu’on jettera pour gagner de la place.

Mais tout en haut de l’escalier,
Derrière la porte de mon placard,
Les murs tapissés de nuages bleus et de Gallions,
Le radiateur en fonte, le couvre-lit orange…
Tout me parlait d’ailleurs.
Et je les inventais,
Un crayon à la main.

Les pays de mon enfance restent verrouillés en moi. De l’intérieur.

Le choix de la raison

Au bout des couloirs de ma mémoire,
Passées quelques pièces de souvenirs à l’abandon,
Il y a cette chambre.
Chambre blanche,
Chambre froide.
Quatre murs étroits où tu vis infiniment,
Avant cette vie que je t’ai refusée.
Sans berceau, sans défense face à l’oubli du monde.
Sans nom, sans visage, sans odeur…
Tu n’as rien eu
Mais je t’ai tout gardé.
Seule avec ta présence
A peine décelée,
Eradiquée…
J’avais laissé une porte ouverte en moi,
Un peu d’espace libre
Pour un bout de vie spontanée.
Dans un univers trop petit pour un enfant de plus…
Dans un quotidien de misères humaines.
Dans une prison de solitude et d’espoirs déchus…

Mais comment vivre avec ce choix ?
Comment ne pas plier sous son poids ?
Pourquoi la raison parle-t-elle plus fort que la vie parfois ?
Plus fort qu’un germe d’amour,
Plus fort qu’une graine d’espérance,
Ensemencée de hasard,
De chance
En retard…

J’ai porté ta vie d’éphémère papillon sans aile,
Et j’ai décidé.
J’ai laissé ces mains inconnues scarifier mon âme…
Je les ai laissé te prendre, toi,
Etincelle irraisonnée,
Ange endormit au ventre de l’avenir.
Ce choix comme un tombeau de verre,
Moins paisible que le tien.
En récompense amère à une lâcheté travestie en volonté.
Et cette rengaine affreuse, comme une prière désespérée :
« J’ai bien fait, ce n’était pas le moment, j’ai bien fait »…
T’imaginer, si…
Reste pour moi une souffrance incandescente.
Enfermée dans une douleur silencieuse,
Je paye le prix d’une liberté de choix,
Et cela ne sera jamais assez cher payé.
Mon enfant, mon secret, fantôme rose, mon amour…

Il n’est pas de mot pour dire à quel point je regrette…
Je te regrette.

A l'abris

Il n’y avait qu’un lit dans notre maison.
L’organe vital de notre histoire,
L’autel de notre religion païenne.
Culte de la chaleur et de la vibration,
En équilibre sur pilotis
Mensongers…
Mais la fièvre à ton front m’aurait suffit.
L’animal qui habitait ton regard,
Et ta peau…

Au dehors, nous n’étions que fantômes…
Pièces d’un échiquier aux déplacements mécaniques.
Avec toujours, ces mensonges réflexes
Chantés, psalmodiés,
Au monde entier.
L’alambic des excuses tournait à plein régime.
Déversait frénétiquement ses hectolitres grisants
Au rythme saccadé du manque…
Inextinguible soif de nous.

Absents de nos vies pour quelques heures d’instincts,
Reniant l’amour qui nous hantait,
Exorcisant l’attente d’un détachement factice…
Pour rebaptiser la tendresse en gestes d’amitié.
Mais l’habitude s’immisce entre les corps aussi.
Et le doute envahit tout, au-delà de l’extase.
Ce nous momentané, fugace n’échappait guère à la règle…
A la loi silencieuse et inexorable
De l’usure.

ça vous fait peur ?

Ça vous fait peur de me regarder dans le noir des yeux ?
Ça vous intrigue que je promène mes illusions et mes délires
En laisse de cuir couleur chagrin ?
Ça vous dépasse cette affliction morbide,
Ces chemins de ruines grises,
Et ces baraques en tôles
Qui me hantent…

Au pas des portes de mon esprit de brumes et de givre,
Laissez tomber vos angoisses.
Car vous entrez ici, où la peur s’évapore…
Là où les démons, les vampires,
Les accidents de la route,
Les suicides avortés,
Les psychotropes pervers,
Les alcools, les fumées…
Les menteurs, les lunatiques et les frustrés.
Là. Où ils n’ont rien laissé.
D’intact.

En ce refuge aux contreforts marbrés de sang,
Il ne reste que ce que les jours n’ont pas encore rongé.
Ma carcasse et ses limites.
Et c’est peut-être « ça »
Qu’il y a de plus effrayant au fond…
Ma propre lie,
A lire…

Lettre à Elle

Sous ma peau de papier kraft, une lettre attend.
Jamais scellée, jamais ouverte, mon enveloppe patiente.
Le contenu importe peu, c’est un sale brouillon
Presque illisible.
Nuée de questions mortes, de raisons fades…
Souvenirs acides, regrets difformes.
Tout est là en paquets ;
En ratures noires et blanches,
Bleuies par le temps aveugle qui passe,
Sans me voir.
Un jour pourtant,
Un jour peut-être,
Je posterai cette lettre.
Je te l’enverrai à toi.
Toi qui, en ne m’aimant pas, en m’aimant mal,
M’a donné le trait noir de ma personnalité profonde.
Ces mots nés des maux.
Ce besoin de me raconter pour me comprendre…
Seule, puisque tu ne me répondais pas.
Ou dans cette langue de violence que je ne comprenais pas.
Toi qui en voulait à ta vie de ne pas être à la hauteur.
Toi qui m’en voulais d’avoir grandis en secret,
En toi.
Je t’ai volé un peu de ce qui me fait avancer maintenant,
Un peu de liberté,
Un supplément de vie tenace, entêtée, enragée.
Le feu a couvé la glace sans le savoir,
Le conflit était là avant même d’être né.
Etait-ce toi que tu voyais quand tu me tuais du regard ?
Est-ce moi que je tue quand je regarde le temps te soumettre ?
Aura-t-il seulement ta peau ?
Le chiendent a la vie dure dit-on…
Pourtant j’ai peur…
Peur que ces combats n’aient pas de fin.
Que quand l’une de nous disparaîtra, l’autre s’éteigne à son tour
Rongée de regrets,
Pétrie de remords…

Alors je reste assise sur la distance…
Ce bouclier qui me protège de mes propres sarcasmes
Et des tiens, incandescents…
Je referme encore une fois l’enveloppe.
Sans la cacheter.

Remington rand S comme Schyzo

Dix doigts à chaque main,
Huit bras noircis à l’encre de chine.
Je suis l’araignée qui attend au fond de ta cavité
Imaginaire.
Machine à écrire détraquée…
Je suis la sale bête qui pond ses insomnies dans ta tête.
Celle qui te tire vers le bas de l’échelle de cristal
Quand tu rêves de monter des marches au tapis rouge.
Celle qui ne se satisfait pas d’histoires à l’eau de rose,
Celle qui s’abreuve aux blessures purulentes de ton âme.
Je me nourris de ce « toi » que tu caches,
Et je te regarde en face quand tu vomis tes chimères.
Prisonnière de ce corps que tu malmènes,
Je te ronge la sérénité,
En représailles.
Je ne vois que ce qu’il y a de pire en toi,
Ton intérieur insalubre.
Je le tapisse d’une toile de maître mot,
D’une seule couleur,
Celle de ta douleur
D’être toi.
D’être nous.