mardi 1 avril 2008

LE SCOOP !

Ce blog n'étant pas pratique d'utilisation pour moi et supportant mal les images, j'en ai ouvert un autre plus spacieux où je peux mettre mes textes illustrés, et les ébauches de romans qui apparaîtront de façon plus lisible.
Suivez le guide ! Et clickez !

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dimanche 30 mars 2008

Le chat noir du jardin

Je serai le chat noir qui hante ton jardin.
Ton jardin des supplices cachés,
Ton jardin suspendu au silence.
J’irai, stoïque, entre tes idoles de marbres aux yeux d’oubli…
Aux pieds d’une Aphrodite sans bras,
Aux bras d’une Victoire sans tête,
Je marquerai les limites de mon absence…
Pour que ses effluves amers achèvent de ronger tes certitudes glacées.
Et tu te souviendras de moi,
Quand les rides de ton sourire saigneront
Sans déraison apparente….
Qu’une voix étoilée éteindra tes espoirs
Et crucifiera tes désirs d’un mot.
Celui que tu m’as dit un soir,
Au jardin.

Sans regret

Je suis humaine par temps de pluie…
Ça vous étonne on dirait ?
Pourtant je le suis, femme rivière,
Le front noyé en vagues brunes,
Collé à la vitre avide…
Elle espère que mes regards la pénètrent,
La traversent,
L’ignorent.
Elle attend de pouvoir jouer son rôle de mur fragile.
Mais non.
Les yeux en berne,
Je passe outre le monde qui m’étreint plus qu’il ne m’entoure…
Je glisse entre ces doigts glacés,
Murène de satin sous haute tension pathologique ;
Je fais onduler mes anneaux, mes années,
Et je prends la fuite.
Sans heurts, sans cris, sans larmes.
Je tire un rideau de rêve sur mes pupilles monochromes
Et elles s’enroulent autour de mes vides intimes…
Réflexe animal de préservation,
J’invective le silence,
Je sonne la retraite de mes solitudes ;
Je me retire du monde réel.
Pour l’écho d’une heure peut-être,
Mais sans regret.

Etre humain

L’humanité est boulimique.
La mort aussi.
Et je leur ressemble.
Car je porte au plus profond, l’essence,
Le germe de l’immolation,
Les sens cachés de la multitude,
Les secrets de la souffrance,
Les lois de l’humiliation…
Toujours plus et plus loin.
Et je psalmodie l’horreur au rythme du temps qui passe,
Je chante entre mes dents de carnassier, limées,
Le divin cantique de la cruauté gratuite.
Et d’où je suis –limite cérébrale- j’entends les chœurs…
Tous les peuples qui entonnent le refrain de la fin.
Mille civilisations, polychromie de langues, de peaux, d’histoires…
Milliards de créatures aux différences identiques qui hurlent ;
Et qui s’affairent à nourrir la sainte mère anti-matière…
Farandole de nègres écorchés,
Salade de youpins à l’étouffée,
Liqueur d’enfants-putes sur banquise fondue…
Dans des assiettes en costards bleus, faisons bombance !
Vous reprendrez bien un peu d’armes bactériologiques ?
Ca relève le goût de la guerre…
A un niveau d’horreur encore jamais atteint.
Une brochette de soldats en dessert ?
Elevés en camps disciplinaires sponsorisés par l’avenir.
Sans oublier le coulis de tortures secrètes,
Et ses effluves sordides de sexe et de sang…
Vous êtes écoeuré ?
Déjà ?
C’est donc que, dans le fond,
Vous n’êtes pas humain… ?

Black Sheep





Je suis noire.
A l’intérieur.
De cette teinte d’ombre qui rassure,
Quand le monde solaire brûle les pupilles,
Dilate les iris voraces jusqu’aux bords des orbites.
Sous la gaine de mes chairs pâles se cache la nuit silencieuse des poètes…
Et parfois, aux lisières de mes cils calcinés,
Elle remonte par vagues d’amertume ;
Pour couler, translucide, jusqu’à l’orée des cris éteints…
Ma bouche.
Scellée par la lumière dans un baiser inique.
Une étreinte imposée qui m’arrache à la paix…
Chaque matin.
Je referme les yeux en éclipses de Lune,
Pour retourner au cœur des ténèbres intimes, sereines…
De cette autre que je suis,
Noire,
A l’intérieur…

Instantanné de vie de couple ordinaire (nouvelle)

Dis, mon amour ? Pourquoi tu m’aimes ?

Quoi ? Tu m’as parlé ?

Pourquoi tu m’aimes ?

Ma mère m’a apellé ce matin, il fait gris sur Paris.

Est-ce que tu me trouves plus belle nue ?

Tu aurais pas vu mes clefs de bagnole ?

Est-ce que je suis vieille ?

Pas trop cuit le steack mon amour…

Et est-ce que tu m’aimeras quand je serais vieille ?

Il y a plus de papier dans les wc !

Tu trouves pas que ça fait longtemps qu’on a pas fait l’amour ?

Je t’aime.

Pourquoi on irait pas au restau ce soir, en amoureux ?

Putain, 150 euros pour quatre pneus !

J’aime pas quand tu m’embrasses sur le front…

Tu es ma femme mais aussi ma meilleure amie. Et ça, c’est beau.

Tu n’as plus envie de moi, c’est ça ?

On commande une pizza ?

A tout à l’heure chéri, je vais chez l’esthéticienne !

T’as un amant c’est ça ?

Je t’aime.

Merde, une lettre du Trésor public !

Je vais partir un jour.

L’an prochain, on change de voiture, on se traîne !

Tu ne m’as pas embrassée aujourd’hui.

Il y a plus de crème au chocolat dans le frigo.

Tu ne me fais plus l’amour.

J’ai battu Maurice au squash, il était vert !

Tu n’as pas vu que je m’étais fait couper les cheveux.

J’ai pas trop grossit en dix ans quand même…

Ton corps est grotesque.

Il y a longtemps que tu nous as pas fait un bon rôti…

Ton souffle endormit me révulse…

J’achèterais bien un home cinéma moi…

Je vais partir. Demain.

Faut qu’on aille voir ma mère le mois prochain.


Il fait beau aujourd’hui !

Marie ?

J’ai bien fait de mettre une robe légère !

Marie ! Tu es dans la salle de bain ?

Le train est à l’heure, génial !

Marie…



« Allo maman ! Marie est partie ! Elle m’a quitté, j’arrive pas à le croire ! Elle n’a laissé qu’un mot bizarre, je comprends rien merde ! On étaient si heureux ensemble, pourquoi elle me fait ça ? … »

La paix ! (nouvelle)

Brut de décoffrage...
Ce que je fais dans la vie ?
Est-ce que je t’en pose des questions moi ?
Quoi ? Tu t’es senti agressé par ma réponse ?
Il ne t’est pas venu à l’idée que je n’avais pas envie de te parler ?
Si je ne souris pas, si je ne te regarde pas, ça veut dire quoi, d’après toi ?
Retourne à tes lumières de jardins anglais, oublie-moi s’il te plaît. Je veux juste rester là, tranquille, stoïque, sans sentiments. Sans avis sur les choses, sans pensée positive. Apparemment tu ne comprends pas, et tu reviens aussitôt à la charge. Tu penses me donner de la chaleur ou de la compassion ? Je n’en veux pas, tu es con ou tu es con ? J’ai juste envie d’une parenthèse, d’une longue stase. Mais tu ne connais pas ça, toi, tu papillonnes en cherchant à alléger ton karma. Je n’en veux pas de ta sympathie, je n’ai pas envie de te connaître. Ce que je sais de toi me suffit déjà. Je suis sûre que tu as peur des araignées, des serpents, des rats… Tu as peur de la vie, quoi. La trouille d’être seule parmi les gens, isolée du mouvement. Moi je suis bien dans ce rôle, comme la lampe dans un coin du salon. Je ne demande rien a personne, je ne veux rien savoir des autres. Détourne ton regard, essaye le gars en noir là-bas. C’est un bien beau gaillard, costaud, souriant et hyper sociable visiblement. Regarde, il parle avec tout le monde, il danse, il boit. C’est ce type-là qu’il te faut, un vrai soleil de crémaillères, tout en chaleur et en fantaisies. Si je le connais ? Oui… Enfin non, je ne sais plus. J’ai cru le connaître. C’est sûrement ça… Comme toi, je pensais dur comme fer que les mots que les autres nous livrent ne sont que vérités. Je pensais que les regards noirs et feux, les caresses et les promesses ne savaient pas mentir. Bref je me suis plantée, encore… Je me le suis planté lui, là, où ça palpite normalement. Maintenant ça bouge, machinalement. Ça fonctionne, c’est tout. Comme mes yeux, mais sans mon cerveau. Mes pupilles se baladent, regardent ce qui se passe mais les images ne trouvent plus de sens sous mon crâne. Je le vois bien, Lui. Il vit, il rit haut et fort. Sa voix toujours claire, sans fausse note, sans désaccords. Sauf quand il me regarde, là ça déraille. C’est fugace, presque indécelable. Juste le temps que fait le malaise quand il traverse son esprit. Ce malaise, c’est moi. Mais je n’ai jamais vu la couleur de son esprit. Il m’en a défendu le libre accès. Je l’ai traversé les yeux bandés. J’étais là mais aveugle, comment j’aurais pu déceler la profondeur du vide ? Et son cœur… Celui là, je ne sais pas, c’est peut-être un mythe. Le mien, il y a longtemps que je n’en ai plus de nouvelles. Je l’ai donné, il n’est jamais revenu. Et le sien, il ne m’a jamais parlé, je ne saurais pas le reconnaître. Même son corps m’a mentit en fait. Et j’ai tout cru, tout pris. Lui, il ne donnait rien, il prenait tout. Sa chaleur, ses élans, sa tendresse… Tout était rétractable. Le parfum de sa peau comme seule preuve de nos rencontres. Ce parfum-là ne pouvait pas mentir. Sa peau, oui. Elle, elle m’a aimé. Et je l’ai adorée, je l’aime encore, sûrement… Maintenant j’en suis privée. La mienne ne me sert pas à grand-chose, juste à me traîner encore à côté de lui partout où il a envie d’aller. Jusqu’au terminus. Là où il prendra un autre train que le mien. En attendant le moment où je le regarderai partir de mon quai de solitude, laisse-moi en paix… Laisse-moi le regarder, le déranger par ma présence, le pousser au-delà de sa tolérance. Colère et désespoir, un cocktail bien chargé où je jette toute la glace de ma résignation. Je suis trop lâche pour le quitter et trop conne pour ne plus rien espérer. Tu vois, pas besoin d’en discuter, je le sais. S’il te plaît, laisse-moi en paix…



30.04.06

Et après ? (nouvelle)

Qu’est-ce que tu dirais si…

J’entrais dans un bar du port de Macao, un fume-cigarette au bec, le porte-jarretelles bandé sur ma peau caramel et la jupe fendue jusqu’au frisson ? Tu viendrais m’offrir un verre d’un pas désabusé, bien planté dans ton costume de lin froissé ? Tu laisserais ton accroche cœur flotter au dessus de tes yeux couleur caraïbes ? Ou tu te contenterais de laisser ton regard redessiner ma silhouette aux courbes impudiques ?

Qu’est-ce que tu ferais si…

Perdu dans la lecture d’un canard triste, tu me découvrais assise sur le même banc que toi à l’arrêt de bus ? Est-ce que mon parfum suffirait à te faire rougir ? Est-ce que tu baisserais les yeux sur mes pieds pour en apprécier la petitesse ? Tu te redresserais pour faire plus massif ? Tu rechercherais un reflet quelconque de toi pour vérifier ton allure ? Tu regretterais d’avoir fumer cinq minutes avant ? Tu prendrais une expression concentrée sur ton journal ou bien tu le rangerais avec des gestes virils ?

Qu’est-ce qui se passerait si…

Une robe rouge carmin moulée au corps, je t’invitais à danser le tango de la Muerte ? Est-ce que tu frissonnerais ? Est-ce que tu regarderais d’abord mes yeux ? Est-ce que tu penserais au goût de mes lèvres ou au rythme de mes hanches ? Aurais-tu envie de plonger entre ce qui nous sépare ? Glisserais-tu quelques mots pyromanes au long de ma gorge dorée ? Tes mains suivraient-elles la précision de la musique ou la chute de mes reins possédés ?

Qu’est-ce qui arriverait si…

Depuis le comptoir d’une salle de concert, tu me voyais entrer toute de cuir emballée ? Lèvres pourpres, mûres écrasées, regard charbonneux et tignasse noire bleutée ondulant sur les reins, tu vois le tableau ? Tu aimerais que mes bottes pointent dans ta direction ou bien tu aurais les jetons ? Tu apprécierais que je lacère ton dos de mes griffes au vernis bleu nuit ? Que je t’enchaîne au lit ? Que je t’insulte ?

Qu’est-ce qui changerait si…

Nous nous mettions au lit après une longue prière à genoux sous le crucifix de la chambre ? Est-ce que tu chercherais la partie transparente de ma longue chemise de nuit immaculée ? Est-ce que tu guetterais la pointe de mes seins à travers le tissu ? Est-ce que les effluves de savon de Marseille t’exciteraient ?


Et si rien ne changeait entre nous ?
Est-ce que tu aurais peur ?

Enfance amère (nouvelle)

Quand je suis née, je n’étais pas désirée. Par ma mère du moins. Je ne me lamente pas mais cet état de fait est important pour la suite. Donc « maman » puisque c’est ainsi qu’il faut que je la nomme, n’était pas à la fête ; Et pour cause, une vingtaine d’années plus tard j’ai apprit –de sa bouche !- qu’elle n’était pas très sûre que je sois bien la fille de l’homme qui m’avait donné son patronyme. Pourquoi m’avait –elle avoué cela ? Etait-ce seulement vrai ? J’aurais pu vivre très heureuse en l’ignorant. Sans doute l’affection que je portais à mon « père » lui faisait-elle de l’ombre…

Enfin bref, troisième et dernière fille de la fratrie issue de cette femme-là, j’ai été élevée dans un style assez peu orthodoxe. Du style, échanges de coup de sabots de mauvais cheval quand ce n’était pas les gifles tourbillonnantes et autres marques d’attention physiques et douloureuses. Oh, pas des brûlures de cigarettes (maman ne fumait pas) ou des supplices atroces. Juste la trempe, la punition a genoux sur une règle ou la privation de nourriture ou de soins. Bref, depuis toujours je sais à quel point un enfant peut être polymorphe par soucis de survie.

Avant l’âge de dix ans, j’ai ouvert un dictionnaire pour comprendre ce que voulait dire le mot avorter. A force d’entendre : si j’avais pu avorter quand j’ai su que je t’attendais je l’aurais fait ! Cela m’avait titillé. La notion est restée floue quelques temps encore mais l’idée du concept était bien présente à mon esprit. Ma devise d’enfant est vite devenue : tu ne veux pas de moi, et bien moi je ne veux pas de toi non plus. Je me tournais donc vers mon père. Lui, souvent absent savait néanmoins témoigner de l’affection à ses filles. Il devînt vite mon héros face à la marâtre qui me rejetais continuellement. C’était une position facile pour lui ; il rentrait, je me jetais à son cou alors que sa femme tolérait à peine qu’il l’embrasse sur la joue. Avant mon adolescence, il essaya bien de faire comprendre à ma mère que je méritais mieux que son mépris, en vain. Vers mes onze ans, elle me prit en aparté pour grogner les dents serrées : si je quitte ton père ce sera à cause de toi ! Tu es toujours à aller raconter tout ce que je fais ! De toute façon tu es mauvaise, aussi mauvaise que tu es moche ! Si je pars, ton père, il se tuera c’est sur !
J’ai donc fini par me persuader qu’elle disait vrai. Et je me suis éloignée de lui. Je voulais le protéger. Là vous allez penser que j’exagère, j’en suis persuadée. Ou bien vous vous demanderez ce qu’il en était avec mes sœurs aînées. Je n’exagère rien, et mes sœurs étaient parties de la maison des l’âge de dix sept ans ; elles vivaient loin. J’étais seule. Et c’est là que l’ironie de la situation me fait sourire jaune. Ma mère n’ayant plus que moi à la maison, elle se mit à chercher un travail. Nous habitions alors une maison perdue dans la campagne, sur le bord d’une nationale très fréquentée. Le ramassage scolaire se faisait en car et dès l’âge de huit ans je devais me rendre à l’arrêt seule. Unique enfant de ce hameau, vous n’imaginez pas le nombre d’hommes qui peuvent proposer à une fillette un tour en voiture ou en camion d’ailleurs. A chaque fois, pour toute réponse, je fixais le pervers et crachait un juron ou une expression déjà entendue dans la douce bouche de ma mère : Va mourir connard, ou salaud etc. Il m’est arrivé de prendre la fuite aussi, une fois ou deux. Quand l’homme éteignait son moteur et descendait de son véhicule. Là, la panique me changeait en courant d’air. Mais bon… Avec le recul je sais que j’ai eu de la chance ; c’est sans doute pourquoi je suis aussi protectrice avec mes enfants aujourd’hui.
Donc, ma mère finit par trouver un travail. Et quel travail pour une mère comme elle ! Elle devînt, par je ne sais quelle opportunité, nourrice à la DA SS. Ironie du sort ou manque de curiosité des administrations ? Je ne sais pas trop. Tout ce que je me souviens de cette époque d’avant l’arrivée des enfants c’est qu’elle se vantait d’avoir trouvé le boulot en or, bien payé, à rester chez soi. J’en ai la nausée encore aujourd’hui quand j’y pense. Aucun élan de compassion pour ces gosses déjà malmenés par la vie, ce sentiment ne faisait pas partie de son caractère. Bref, vint le jour où je rencontrais les premiers « gosses de la DA SS » dont elle devait avoir la charge. « Gosses de la DA SS » c’était l’appellation préférée de ma mère, leur titre officiel même au sein de la famille. Les deux premiers enfants–qui allaient rester chez nous trois ans- furent deux frères ; L’aîné, Marc âgé de sept ans et le petit, Franck, de dix huit mois. Leur père les battait, eux et leur mère. On les avait donc confiés à une nourrice pour les mettre à l’abri de ces violences. J’ai presque envie de rire là. Ou de vomir, j’hésite. Marc était un petit brun souriant pas très finaud mais attachant ; son petit frère était tout son contraire physiquement : très blond, les yeux clairs et plutôt triste pour un si jeune enfant. Son vécu expliquait cela évidemment. D’emblée, j’ai prit ces deux intrus en grippe. Je ne voulais rien avoir à faire avec eux. J’avais déjà tant de mal à exister dans cette maison, je me suis imaginée que ma mère avait enfin ce qu’elle avait voulu : des fils. Je me trompais. Je l’ai réalisé au fil des jours. Ma mère n’avait jamais voulu de fils plus que de filles, elle n’avait jamais voulu d’enfant réellement voila tout. En tout cas, elle n’était pas faite pour en avoir.

En société, ma mère passait pour une femme généreuse et courageuse. Pensez-vous, recueillir ces petits malheureux ! Dans l’intimité la vérité était toute autre… Les coups, brimades, punitions toujours plus innovantes allaient de soi. Marc cassait un objet sans le vouloir, à genoux sur une baguette de bois pendant une heure, après la « trempe » bien sûr. Il faut noter un détail au sujet des trempes de ma mère : elle ne s’arrêtait de cogner que quand l’enfant pleurait ET criait suffisamment fort. Sinon à quoi bon ? Donc ensuite punition. Un jour elle jugea que la baguette ne rentrait pas assez dans les genoux. Elle s’appliqua à clouer dessus des capsules de bouteilles de bière. Une autre fois, elle fut excédée par le fait que Marc buvait plus d’un verre d’eau au cours d’un repas. Elle le força à boire un broc entier ; il finit par vomir tout le liquide, juste avant de repartir pour l’école. C’est étrange comme je revois distinctement ce broc. Un produit Arcopal en verre marron…

A cette époque, j’ai apprit à me fondre dans le décor et j’avais la paix. Bien sûr si je faisais une tâche sur ma robe j’avais droit à quelques noms d’oiseaux du genre : marie-salope. Mais c’était un moindre mal comparé aux garçons. Aujourd’hui je ressens une culpabilité étouffante en pensant à eux. Mais quand on ne reçoit rien, on a rien à donner. Nous vivions sur deux planètes différentes et je ne les ai jamais laissé visiter la mienne.

Je n’étais pas très bonne à l’école et la moindre appréciation du type « médiocre » écrite en rouge sur mon cahier me vexait profondément. Mais je n’arrivais pas à apprendre mes leçons par cœur. Tout s’embrouillait dans ma tête dès que je répétais bêtement. En fait, si je n’avais pas comprit quelque chose au moment où l’institutrice nous l’expliquait, je n’arrivais pas y voir clair en relisant la leçon seule, à la maison. C’est là que je me suis transformée en éponge. Je voulais avoir de bonnes notes donc il fallait que je comprenne tout à la première écoute. Et ce n’était pas si simple. Le tri se fit donc naturellement. Je retenais plutôt bien les règles de grammaire, l’histoire, la géographie, les sciences naturelles… Pour le reste, tout ce qui touchait aux chiffres, je me retrouvais vite face à un mur opaque. Donc j’abandonnais cette matière purement et simplement, trichant juste assez pour donner l’illusion du travail. Ma moyenne flottait difficilement entre le quatre et le cinq… Inconsciemment ou nom, je m’évertuais à essayer de ramener de bonnes notes à mes parents. Toute fière de présenter un dix sur dix en dictée à ma mère, comme si cela aurait suffit à changer son comportement envers moi. Dans les bons jours, elle lâchait un : c’est bien, comme si elle le vomissait. Dans les autres jours –plus quotidiens- elle me demandait avec un sourire narquois : et en maths, tu as eu combien ? Je ne répondais pas la plupart du temps. Ces moments d’échanges scolaires étaient les seuls que nous ayons à cette période. J’avais dix ans à peine et nous n’avions déjà plus rien à nous dire. Je ne lui disais rien mais je l’observais. Comme on regarde, fasciné, un requin évoluant dans son bassin. Et j’apprenais beaucoup. Les garçons confiés à ma mère étaient comme deux petits cobayes à mes yeux. Leur jeune âge et leur innocence leur faisaient commettre des bourdes déclenchant aussitôt la colère de ma mère. Je prenais note des erreurs à ne pas commettre, me tenant ainsi toujours à l’écart de ses accès de fureur. La révolte était pourtant là, dans ma tête. Et la guerre aussi, sans que mon ennemie ne le sache. J’évitais de la croiser dans la maison, pendant les repas je l’observais encore et toujours. Et comme elle n’avait pas besoin de raisons réelles pour distribuer réflexions acerbes et sarcasmes, je répondais. Dans ma tête. Au début, je m’imaginais lui répondre d’énormes insultes ; De celles qui défoulent sans savoir pourquoi. Des mots laids, sales, lubriques et pourtant tellement apaisants quand on n’est que colère. Je me sentais constamment électrique, il suffisait qu’elle me frôle pour que tous le poils de mon corps se dressent. Je ne supportais plus son contact, son odeur, sa voix. Je n’y trouvais rien de positif, de bon…
Avec le temps, je ne supportais plus le contact des autres personnes non plus. Ni mon père, ni même mes sœurs que je voyais rarement. Je n’avais de contacts physiques qu’avec mon chat et les autres animaux de la maison. Leur présence m’apaisait toujours. Je vais en faire sourire quelques uns en disant que l’on peut s’attacher à une poule, un canard ou même une dinde. Mais j’aurais certainement pu me prendre d’affection pour un arbre s’il avait eu un regard à tourner vers moi…
Aujourd’hui encore, la trentaine passée, j’ai beaucoup de mal à toucher physiquement les gens qui m’entoure. Et entre sœurs, nous ne nous câlinons jamais et nous ne nous sommes jamais dit de petits mots de tendresse. Comme si on nous l’avait interdit en nous en privant. On imagine pas la répercussion des gestes ou des non-gestes des parents dans la construction d’un enfant. Je me suis fabriquée moi-même. Comme un château de sable constamment remanié, les fondations balayées par la mer. La forteresse que je me suis bâtie est ma prison maintenant. Et je ne détiens pas les clefs. Je suis et serais toujours hantée par cette enfance d’amertume. Je peux la raconter, en parler à qui veut l’entendre, elle sera toujours la même. La mienne.
Si j’ai apprit seule ce qu’une mère devrait enseigner à sa fille, je n’ai aucun regret. La transmission des secrets féminins, comme mille petits cadeaux du quotidien m’a manqué certes. Mais j’ai su voler ces instants à d’autres qu’à celle qui m’a mise au monde. Et je vole encore, j’apprends chaque jour ce qu’une mère, une femme doit être et doit donner. Peu de choses m’atteignent aujourd’hui mais bien plus que quand j’étais petite fille. Personne ne me tient la main sur la route mais je m’en fous. Je suis mère à mon tour, mes mains et mes bras sont pleins. Mon cœur est béant, débordant d’amour et d’espoir. Cela peut paraître mièvre de le dire comme ça mais c’est la vérité. L’autre est mon miroir, je crois en lui. Je sais qu’on peut aimer sans craindre d’être rejeté. Et quand bien même, je pardonne facilement tant je me méfie de la perfection. Et finalement quand je regarde en arrière, c’est elle qui m’a apprit tout ça. Ma mère. J’ai prit le négatif d’une photo d’elle et j’y mets toutes les couleurs qu’elle ignore. Le contre-exemple par excellence. Une image de mère distordue que je redresse patiemment, passionnément. J’ai toujours aimé les puzzles…

Je suis un accident de la nature, pas un enfant de l’amour et alors ? Nous sommes des milliards dans cette situation et nous vivons pourtant. Nous faisons des enfants, nous aimons. Imparfaits et pourtant si purs. Je ne garde qu’une leçon de cette enfance aux relents de haine ; Naître et grandir par accident c’est naître plus libre que les autres, ceux qui ont eu de la chance. Pas aimé ? Donc pas d’obligation d’aimer, de rendre ce que l’on nous a donné. Le choix nous appartient.

Mon lit (nouvelle)

La vie, c’est comme un grand lit. Ca n’a l’air de rien, dit comme ça, un petite phrase toute bête d’enfant de dix ans mais quand on y réfléchit (juste un peu, histoire de tuer le temps)…On naît dans un lit d’abord ; puis l’ordre de naissance donne droit aux lits à étages parfois ; on prend sa place dans la literie hiérarchique familiale en somme. On s’éclate dans d’autres lits que le sien plus tard ; puis il y a aussi des lits de longue maladie pour certains. Pour finir dans un bon pieu satin-sapin où on dormira peinard, à n’en pas douter…

Toujours est-il que, personnellement, j’aime mon lit. Il me ressemble en fait… Avec ses creux, ses bosses, ses pointes de ressorts qui piquent les côtes. Ses draps froissés, plissés, humides à certaines heures de la nuit. Ses deux gros oreillers moelleux, lourds, étouffants comme le remord. Pourquoi deux oreillers d’abord ? Pour l’autre ? Celui qui dort dans mon lit ? Non… Même pas.
Deux coussins juste pour moi, pour caler ma nuque comme j’ai dû le faire un jour entre les seins de ma mère. La tête écrasée sur l’un pour m’endormir alors que je pose négligemment une main sur l’autre, juste pour m’assurer qu’il est bien là. Car si l’un des deux disparaît, glisse jusqu’au sol en douce, je me réveille, troublée, et tâtonne péniblement pour le retrouver, comme si séparés l’un de l’autre mes oreillers ne servaient plus à rien… Tiens, il faudrait que j’appelle mon père…
Et cette grosse couette épaisse, molle et si importante que je m’y accroche dans le noir, même quand je la repousse du pied. C’est si pratique, une couette. Quand on en a marre de sa parfaite blancheur synthétique, hop ! une jolie housse bigarrée ! Et c’est comme une nouvelle chaleur qui nous couvre et nous protège du froid des nuits de solitude. Plus la même allure pour cet objet devenu tellement banal. Un jour c’est bleu pastel, les petits oiseaux et les nuages, et le suivant c’est rouge carmin imprimé de calligraphes japonisants. Et ça ne râle pas une couette quand on veut la changer, c’est fidèle, ça tient toujours aussi chaud. Et puis quand elle est trop usée, trop fine, qu’elle gratte ou qu’elle répand sa mousse aux quatre coins du lit, on file à Carrouf’ et on positive : on en rachète une. Plus grande, plus belle, plus dense. On se fait plaisir car après tout, c’est important le sommeil. La couette que j’ai actuellement, je l’adore. Pourtant ça commence à faire un bail que je l’ai. Mais elle tient les promesses de son étiquette et c’est tout ce que j’attends d’elle…
Comme mon matelas d’ailleurs. Il parait qu’il faut en changer tous les dix ou quinze ans. Mais je n’y arrive pas. Il a prit l’empreinte de mon corps, il me connaît mieux que personne. L’empreinte de mes corps devrais-je dire ! Jeune femme, jeune mère, jeune divorcée puis re-femme, re-mère et depuis quelques années amante et femme tout court…Le lit tout entier est imprégné de mes changements, de mes souvenirs… Je l’ai mouillé de mes larmes sans en avoir honte. Mes enfants l’ont mouillé eux aussi une fois ou deux. Et mes amants sans doute également un peu… Si je le regardais du haut d’un perchoir sanitaire, j’aurais peut-être la nausée mais ce n’est pas le cas. Je lui ai confié tant de rêves, de secrets intimes que nous seuls partageons. J’ai pour mon lit une profonde tendresse. Je l’aime, je vous l’ai dit.

Sortir ce soir (nouvelle)

Je peux commencer maintenant, puisqu’elle l’a décidé. Je n’aurais pas pu le faire sans elle, c’est sûr. Mais puisqu’elle me prête ses mains, je peux parler avant l’heure et c’est presque un miracle. Je ne saurais pas dire quel jour on est exactement et ce n’est pas important finalement. Je sais qu’elle vient de se lever parce que ça tangue un peu ici. Elle a encore mal aux jambes on dirait ; L’ambiance n’est plus aussi chaloupée qu’au début. Mais enfin, je m’habitue à tout et cela ne fait que commencer il paraît. Je sais d’instinct que bientôt d’autres évènements suivront et que je devrais y faire face pour grandir dans ce monde.

Le monde du dehors, celui qui fatigue maman. Si elle était dans un univers comme celui où je suis, elle n’aurait pas tant de peine à marcher et respirer. J’entends sans cesse des échos étranges qui font battre son cœur plus vite ; Elle respire fort parfois et mon cocon se fait plus étroit, comme si on l’oppressait… Trop souvent à mon goût. J’entends sa voix changer aussi, s’éloigner de moi pour se faire plus haute et là aussi ma bulle devient moins souple. Qu’est-ce qui peut bien la troubler comme ça ? Je ne suis plus très pressé de voir ce monde qui la tourmente. Pourtant il faudra bien que j’y aille, je le sens. Je grandis déjà, mon antre devient trop petit. Pour délasser mes jambes trop longtemps repliées, je dois pousser fort les murs souples autour de moi. Et là, je sens maman qui tressaille.

Elle a mal ? Je ne pense pas… Je n’ai pas mal moi, et je suis elle. Mais je ne sais pas finalement, c’est quoi « avoir mal ? ». Je l’entends se plaindre de ses jambes, son dos, la chaleur. Et je ne sens rien moi. Que la chaleur du liquide et les parois lisses qui m’enveloppent. Peut-être que si je ferme les yeux très fort et que je me concentre, je verrais, je comprendrais tout…
Oui, comme cette voix-là, lointaine. Je la reconnais cette voix. Elle est parfois si proche de mes oreilles. Ce n’est pas celle de maman, c’est celle de l’autre. Papa ? Oui je crois que c’est ça. Papa c’est la voix grave qui fait que maman et moi, on se sent calmes. C’est aussi cette grande ombre un peu lourde qui me cherche à travers les murs de ma bulle. Maman aussi fait des ombres, mais c’est plus léger, je les connais bien les siennes. J’aime aller me coller contre elles, je ressens presque leur chaleur. Contre celles de Papa, c’est plus dur et plus grand. Je m’y colle aussi mais je préfère envoyer des bourrades ; ça fait résonner la voix de Papa et maman ensemble, c’est agréable.
Il y a d’autres voix que je peux entendre d’où je suis. Des voix plus légères et plus vives aussi. Parfois elles me font sursauter mais j’aime aussi quand elles résonnent tout près.
Il y a des moments où je n’entends plus rien. Plus rien que le cœur de maman, calme, lent. Là je peux bouger autant que je le peux, rien ne réagit au dehors. Ma bulle est souple, je m’y retourne. Je tortille mon cordon, je suce mon pouce, j’ouvre et je ferme les yeux. Je patiente, je teste…
Il y a des bruits bien sûr. Des gargouillis, des ronronnements, des choses que je n’entends presque plus tellement je les connais. Seuls ceux du dehors m’intéressent depuis quelques temps. Finalement j’ai hâte. Tous ces sons doivent bien ressembler à quelque chose. Toutes ces voix sont peut-être des êtres, comme moi. Comme maman…
Depuis combien de temps suis-je ici ? Depuis toujours… Il faut que je sorte ! Je suis prêt maintenant maman, tu le sais bien. Allez, s’il te plaît, je peux sortir ce soir ?

Une époque

Elle courrait après le bus cette fille-là
Elle ne sortait jamais sans son perfecto et ses docs
Elle teignait ses cheveux en rouge rubis
Elle se déchirait les tympans à coup de mano, de béru
Et elle les rejoignait dans les bars
Les fantômes d’extrême gauche
Ceux qui ont crashé leur souffle sur le zinc
Ceux qui ont fini par sniffer les zébras
Au bout de la ligne blanche
La ligne qui se dit « continue !»
Vorace…
Ceux-là, elle s’en souvient avec mélancolie
Et sourire en coin
Mourir jeune c’est romantique
Entre deux semi-remorques, ça l’est moins déjà
Enroulé autour d’un feu rouge ou d’un platane
Ce n’est pas glamour
Et un coup de surin dans un troquet
C’est carrément moche
L’acné dans les mégots
Pour un mot de trop

Les autres, ceux qui ne sont pas tout morts,
Elle oublie de s’en souvenir.
Lâcheté tenace
Qui grandit avec l’âge
Son regard s’effrite sur les roues du fauteuil
Sur les guiboles malingres
Vidées de leur jeunesse
Sa bouche est sèche
Sur la joue du cul-de-jatte
Lui, le play-boy, le beau gosse
Lui, l’amputé, le demi vieux
Faut l’oublier ma fille
Le temps des crêtes est passé
La pseudo révolte, envolée
Regardes-toi dans leurs yeux
Ceux des ces minots gothiques
Ça te rappelle rien ?

Si, mon âge.

Ambivalence (nouvelle)


Un mot, juste un pour décrire ce qu’on ressent quand on a porté et mit au monde un mystère. Parce que la vie est un mystère. Et il se niche ici, dans cette enveloppe fragile et rose ; Dans cet être neuf qui teste l’existence à travers un brouillard de sensations. Mais comment répondre à ces milliers d’attentes sans noms ? La compréhension, l’amour, n’est pas une science infuse et ne le sera jamais…Un squelette entier brisé de fatigue, le cerveau usé d’être constamment dans l’anticipation des besoins de cet autre. Comment croire que la réussite de tout ça ne tienne qu’au bout des bras anémiques de l’instinct ? Comment te comprendre mon amour, mon tourment ? J’ai tellement souhaité ta venue et aujourd’hui… Cette nuit… Mes entrailles se consument de regrets, de colère contenue. Mes oreilles me font mal sous tes cris ; mon estomac se retourne, indigestion d’impuissance. Pourtant il y a aussi ces moments que tu me donnes avec parcimonie. Ces instants où ton sourire distribue des étoiles d’or ; ces minutes d’éternité où je me nourris de ton visage lisse, prisonnier du sommeil. Et tes regards où dansent les feux follets quand tu découvres les modulations chantantes de ta voix. Comme un rossignol amoureux de son aubade…Mais maintenant, en cet instant, ta voix est une lance qui me vrille les tympans. Et je ne sais plus. Peut-être n’ai-je même jamais su… J’ai fait tout ce qu’on apprend à faire, utilisé d’autres recettes de mon cru, et toujours…Tu cries. Pas de larmes ici, pas de sanglots. Juste ces hurlements furieux de dictateur déchu. Ces cris, scies égoïnes qui me déchirent les nerfs. Toi, comme un animal en passe de devenir humain et moi, trop cérébrale pour comprendre ta rage encore primale. Je voudrais disparaître comme ça, m’évaporer ! Et je voudrais m’enfuir ventre à terre jusqu’à cet endroit où je n’entendrais plus ta fureur. L’horizon peut-être. Mais non. On ne doit pas, il ne faut pas. Une mère doit l’être jusqu’au bout. Il faut rester, trouver le remède à tous ces maux sans noms, sans raisons…Et surtout, ne pas en vouloir à ce petit être si bruyant de ne pas être parfait. Ne pas être aussi beau, aussi calme que ce que l’on attendait. L’enfant rêvé. Qu’est-il devenu quand celui-ci est né ? Demeure-t-il comme un regret dans un coin de mon esprit ? Ou bien les défauts du nouveau-né ont-ils chassés le rêve d’un hurlement bestial ? Il vit encore en moi. Et il poursuivra son existence en même temps que l’enfant réel. Il grandira sans jamais me décevoir puisque c’est là la tâche de celui qui crie et respire. Deux routes parallèles qui se croiseront parfois au hasard des aspérités de la vie. Moment de grâce où une victoire insignifiante s’auréole de gloire aux yeux d’une mère. Malgré tout, je sais déjà que tout mon amour ira à l’enfant réel ; celui qui me ressemble dans son imperfection. Celui qui aura encore et toujours besoin de moi. Car en vieillissant je sais aussi que je regretterais ces instants où il ne vivait que par moi. Comme maintenant, en cette minute, où ses hurlements m’appellent aussi fort qu’ils me torturent… Je le sais car pour l’heure, je ne vis que par ses cris…Et ses sourires.

Give me a reason to love you (nouvelle)

Il y a une basse qui suinte dans ce couloir…
J’ondule, bancale, un doigt trace ma route le long du mur. Cet ongle rouge gratte la moquette pourrie, saphir en travers des sillons ; Le balatum noir finit de mourir sous mes talons aiguilles ferrés, sans bruit, sans cri. C’est un violon qui pleure là-bas ou ma raison qui raye les secondes ? J’avance encore, au rythme du ressac alcoolisé de mes veines…C’est quoi un verre de trop dans une vie ? Celui qui tranche le poignet, peut-être. Sur le pas de la porte, ça sent le tabac froid et l’ennui. Je le vois lui, debout devant le juke box qui libère en vibrant son quota de décibels. Et cette fille qui chante, pleure un blues que je ne veux pas comprendre. Une mèche noire se jette devant mes yeux quand je traverse la piste sale ; peut-être pour cacher mon regard éteint, peut-être pour me montrer vers où je vais. Là, en bas, le sol brillant du sucre et des cendres de la nuit. Une nuit glauque, collante sous mes pas. D’autres ont vomit leur solitude ici. Pas moi. Je la traîne comme un chien mort au bout de sa laisse…Certains ont agité leur mal de vivre ici, oriflamme anémique, sémaphore pathétique. A se dire parfois que ça doit faire du bien de mal finir. A se chercher dans les pupilles troubles qui gravitent tout autour, aveugles…Avoir mal plutôt que ne rien avoir du tout. Société de consommation du sentiment qui échange les rêves au prix du cancer. J’ai tout soldé. Pour ça, le regard mâle qui m’effleure l’âme ; La bouche lisse qui oublie une pensée sur la mienne. Et la voix usée qui souffle : »T’as l’air fatiguée ma puce…Allez on va dormir. ». Dormir, ouais, dormir…

Elle (nouvelle)

A Régine...


Elle, elle marche pieds nus dans le jardin. Et nous trottons au devant et à côté… Les plis soyeux de sa longue robe pourpre nous envoient ses effluves de femme. Son parfum, ses odeurs intimes qui l’identifient entre tous ses semblables. Et pendant que mes compagnons courent et jouent aux quatre coins de ce sanctuaire de verdure, je reste fébrile, dans son sillage à elle. Frôlant ses chevilles, caressant subrepticement ses mollets de ma queue ondulante. Et guettant ses regards et ses mains, toujours avide de ses caresses. Je suis la dernière venue ici, parmi ses autres animaux. Je me suis invitée dans son décor au détour d’une grille entrouverte… Et son regard amusé m’a accueillie sans autre effusion. Un regard qui caresse et une main qui se tend vers mon abandon… Je n’ai pas pu… Puis une coupelle de lait sur le rebord de sa fenêtre. Un peu de nourriture un autre soir. Un peu plus de sa présence derrière la fenêtre chaque jour. Un peu plus d’elle dans l’air que je respire. Un peu moins de méfiance quand son ombre croise la mienne sur le perron. Un peu plus de jazz félin dans ma tête quand elle m’invite de loin de son timbre bienveillant. Un peu trop d’envie d’attraper ces jouets qu’elle lance à ceux qui l’accompagnent, avec ce rire... Son rire à elle. Et mes entrailles qui répondent de loin à chaque invitation…
Un après-midi d’été, j’ai pu. De derrière un rosier je l’ai vue s’étendre sur l’herbe, un livre à la main. Le grand chien qui dormait à l’ombre ne l’a pas rejoint et j’avais vue la vieille chatte quitter le jardin quelques minutes plus tôt. C’était l’instant. Je sentais son odeur de pain chaud m’appeler silencieusement. Quatre pattes noires ont pianoté lentement dans la folle végétation jusqu’à la chevelure qui s’y étalait, au bord du sommeil. J’ai respiré de près une mèche sombre, pour graver ce moment dans chaque fibre de mon être. Pour que cette signature ne soit que la sienne dans ma mémoire de bête. Puis j’ai avancé encore sans qu’elle ne perçoive ma présence. Et j’ai pu sentir sa peau claire, juste au dessus de ses yeux mi-clos. Je guettais ses mains, impatiente de goûter aux caresses que je l’avais vu donner à ses compagnons. Un tressaillement infime de ses cils m’averti, elle venait de s’apercevoir de ma présence toute proche. Elle eût un soupir amusé je crois. Et elle tourna son visage vers moi en murmurant : « Je savais bien que tu viendrais… ». En cet instant, alors que sa voix envahissait mes oreilles et mes entrailles, mes ronronnements se firent plus intenses que jamais et je ne pus m’empêcher de venir frotter ma tête anguleuse sur la sienne, toute en rondeurs… Plus tard, je goûtais, extatique, à ses mains vagabondes, à la chaleur de son ventre, à ses baiser parfumés…
M’enchaînant par le cœur à cette femme,
Irrémédiablement,
Volontairement,
Sans regrets…

Laisse ta porte entrouverte, un soir j’oserais peut-être…

Bestiole (nouvelle)

Je sais, je suis ta chose… Mais je voudrais être une bestiole. Ça n’a l’air de rien comme ça mais j’y pense souvent. Pas seulement la chatte ou la panthère qu’on voudrait toutes être, non.
L’araignée hideuse aussi, comme celle que tu tritures pour me faire peur. Celle qui tisse son quotidien en silence, qui regarde l’univers de son coin de plafond huit fois plus stoïquement que nous. Celle qui se nourrit de poussière parfois, et qui sait s’en contenter. Je pourrais te dissoudre le cœur d’une étreinte et me repaître de toi dans une longue extase statique. N’attendant rien de toi que cette vie qui palpite sans raison. Me nourrir d’elle et abandonner ton enveloppe sans regret…Pas d’états d’âme, pas de remords entre nous. Pas de faux semblants ou de vraie culpabilité, juste transférer une vie dans une autre. Vases communicants sans communication aucune. Tellement plus simple, tellement plus pur. Sentiment lisse d’innocence après un crime nécessaire à la survie…

Ou bien lisse et froide comme les lignes du serpent. Mais un venimeux, à tout prendre. Etre une vipère, oui. Cornue, aspic, peu importe mais venimeuse. Juste le temps pour moi de te laisser penser que tu peux me manipuler à ta guise ; te laisser faire glisser mon corps entre tes doigts fascinés. Te regarder quand tu cherches à reconnaître mon espèce, ce que je cache. Et enrouler mes écailles autour de tes poignets, caresse glacée et emprise délétère. Juste avant de planter mes crocs dans ta chair pour apercevoir l’expression de panique mêlée de stupeur de ton visage. Et cette bousculade de gestes pour me rejeter au loin. Délicieux chaos témoignant de ta peur. Ton cœur battrait encore plus fort alors que je disparaîtrais entre les épaisseurs des feuillages. Mon souvenir gravé en toi comme cette douleur, deviendrait l’emblème de ta phobie… Après m’avoir vue, tu m’aurais prise, je t’aurais blessé, tu m’aurais rejetée mais tu ne pourrais plus m’oublier. Est-ce là un souvenir d’amour ou juste un incident reptilien ?

Je me sens tellement animale par instants, que je me jette au sol sans remords. Quand ta carapace d’être civilisé a bâillonné ton instinct ; quand des considérations abstraites t’éloignent des palpitations de mon corps… Je pourrais me rouler à tes pieds, feuler et onduler, rien ne te ramène au cœur de tes racines animales. Dans ces moments peut-être, je pourrais regretter de ne pouvoir t’emprisonner entre mes griffes. Être plus forte que toi, mordre ta nuque, déchirer ta peau, respirer ta peur… Te punir de ne pas me regarder. Te dévorer purement et simplement, aussi avidement que je t’aime.

Animal amoureux qui ne connaîtrait pas la haine ou la rancune. Juste la nécessité de l’instant. Sans cruauté, sans barbarie ni perversion. Une bestialité pure, une sauvagerie innocente. Et cette fidélité épisodique qui ne serait liée qu’au moment présent. Par la force des choses et du renouvellement de l’espèce. Sans préjugés ni règles établies par d’autres… Libre.

Mon Lui

Sa voix cassée,
Ses mains calleuses,
Sa bouche ourlée,
Je suis heureuse…

La mélodie rocailleuse de son rire,
L’étreinte chaleureuse de ses bras,
Ses certitudes en l’avenir,
Ma longue route s’arrête là.

Deux enfants nés de rien tout,
Accidents de parcours de fin d’amour…
Deux assoiffés de vie, deux fous ;
Un toi, un moi, un nous.

Je vois en toi mon frère siamois,
Reflet de mes travers variables ;
Je te redresse, tu te tiens droit,
Je suis la loi, tu es la fable.

Si je me suis nourrie d’hivers
Tu m’as apprit le soleil, l’été.
Perdue partout sans ta lumière,
Ton souffle jusqu’ici m’a guidée.

Donnes moi ce que je n’ai pas eu,
Et je te comblerais de vertus.
Donnes moi ce que tu as tant voulu,
Et je t’en rendrais tant et plus…

Mon cœur, ma matrice seront ton empire,
Tes bras, ton cœur, ton âme : mes remparts.
Je ne suis qu’une femme, un demi avenir
Viens achever mon être, que rien ne nous sépare…

LORELEI

La revoilà la scandaleuse…
Oriflamme de dentelles moirées,
Ravinant les mâles désirs,
Et les certitudes promises…
Langoureusement,
Entre les cuisses de la Succube
Il y a le tombeau des virilités.

Je veux plus !

Je veux plus que le ciel au dessus de ma tête,
Je veux des hirondelles, des étoiles, des comètes !
Je veux plus que le vent soulevant la poussière,
Je veux des ouragans, des orages de lumières !

Je veux plus que ce cœur qui ronronne toujours,
Je veux de l’hystérie dans mes élans d’amour !
Je veux plus que le cri qui clôture l’orgasme,
Je veux des hallalis pour achever ses spasmes !

Je veux plus que tes bras qui se tendent vers moi,
Je veux ta peau, ton sang, ta bouche et ses émois !
Je veux plus que les heures tournant autour de nous,
Je veux les arrêter et les mettre à genoux !

…Inachevé infiniment.

Poison lent et doux

De mon esprit rubigineux
Suinte parfois un tendre aveu…
Comme un soupçon insaisissable,
Un souvenir ancien, coupable.

C’est chaud et froid,
Long et furtif…
Brutal, courtois,
Dur et lascif…

C’est l’angélus de ma prestance
Qui sonne faux en ton absence…
Matin, midi, soir et matin,
Echo maudit, écho sans fin…

Tu t’insinues, tu sous-entends
Tu m’empoisonnes, tu m’entreprends ;
Rêve narcotique, calmant !
Transe léthargique du temps.

Encore une heure,
Encore un jour,
Mon cœur se meurt
Sous ton amour.







14/10/00